La saga inachevée de l’accord-cadre des partenaires sociaux européens sur la santé et la sécurité dans la coiffure illustre le poids des stéréotypes sexistes parmi les décideurs politiques. La virulence des attaques des opposants à la transposition de cet accord en directive s’explique en partie par le fait que ce secteur est composé à 80 % de femmes.

Le secteur de la coiffure occupe plus dun million de personnes en Europe. À 80 %, il sagit de femmes. Le profil de lemploi est aussi caracrisé par la jeunesse du personnel, 56 % des personnes recrutées ont moins de 19 ans. Les mauvaises conditions de travail et leur impact sur lsancontribuent à expliquer un turn over important. En règle générale, on entre jeune dans la profession et on ny reste pas très longtemps. Les formes demploi sont très variables et constituent un facteur de pcarité. Il y a un grand nombre dindépendants qui se répartissent en troisgroupes. Ceux qui possèdent leur propre salon. Ceux qui travaillent dans des salons qui appartiennent à dautres (cette situation peut parfoisdissimuler du travail salarié). Ceux qui effectuent des prestations mobiles : au domicile des clients, dans des maisons de retraite, à loccasion demariages, etc.

Ces dernières années, on assiste à une polarisation de lemploi salarié entre de très petites unités (la majorides salons occupent moins dtrois personnes) et des chaînes qui peuvent constituer dassez grandes entreprises, y compris des sociétés multinationales. Dans certains cas, lpersonnel travaille directement comme salariés de ces sociétés. Dans dautres cas, les rapports de travail sont plus complexes et passent par différentes formes de franchise. Les firmede produits cosmétiques exercent un certaicontrôle sur une partie du secteur. Tantôt elles interviennent avec des sysmes de franchise, tantôt elles participent au financement de certains salons… moyennant un contrôle sulachat des produits. Cette situation de dépendance dune partie des employeurs de la coiffure à légard des multinationales de la cosmétique ne permet pas de choisir en pleine liberté des produits moins toxiques.

Limpact sulsanté des mauvaises conditions de travail est amplement documendepuis de nombreuses années. Le travail implique des contraintes ergonomiques importantes. Devoir travailler en position debout en se penchant vers la tête du client, maintenir de manière prolongée les instruments de travail en plaçant les bras au-dessus des épaules. Cela cause de nombreux problèmes musculosquelettiques tant au dos, quaux articulations des épaules. Les mouvements rétitifs de la main et du poignesont aggravés par le fait que souvent les ciseaux, les brosses ou les sèche-cheveux ne sont pas adaptés ergonomiquement à la main de la coiffeuset à lactivité quelle entreprend.

La conception des salons de coiffure pose également des problèmes. Si lespace se veut généralement commode et attrayant pour les clients,il est rarement adapté aux caracristiques de lactivide travail. Cela contraint le personnel à des déplacements nombreux dans des espaces encombrés. Tomber, glisser, se cogner, devoir se pencher ou au contraire saisir des objets plas bien au-des-sus des épaules, cela na rien dexceptionnel. Les chutes et les glissades sont la première cause daccident dans le secteur.

Les risques chimiques sont massivement au rendez-vous. Une partie du travail se déroule avec lutilisation deau et dautres liquides. Celcause des problèmes dermatologiques qui rendent la peau plus fragile.

Cette barrière devient plus vulnérable à la pénétration par des produits chimiquenocifs. Dautre part, le fait de travailler avec une clienle pour qui se faire coiffer est synonyme dagrément et de détente rend plus difficile unprévention efficace des risques chimiques : il est difficile de travailler avec des gants et un masque qui évoqueraient en permanence la toxicité des substances utilisées. La ventilation de nombreux salons est insuffisante et il est rare que les zones où se (en particulier, coloration et permanente) soient sépaes de manière étanche des autres postes de travail. Un salon de coiffure se transforme facilement en un chaudron dexpositions multiples. Les problèmes dallergie sont particulièrement répandus. Asthme et maladies de la peau fontpartie des causes majeures de départ de la profession. Lorsqu’une personne a ésensibilisée par un allergène, elle devient très vulnérable, y com-pris à des expositions dun faible niveau. Elle est non seulement exclue de sa profession mais elle doit aussi supporter pour le reste de sa vie unhandicap sérieux.

Dautres risques concernent lenvironnement physique avec parfois un fond sonore élevé, le bruit de certains équipements, un éclairaginadéquat, la température des espaces de travail. Les installations électriques sont rarement celles dun milieu industriel. La dimension psychosociale doit être également considée : les rapports avec la clientèle peuvent être tendus.

Les risques les plus invisibles ne sont pas les moindres. On observe un lien significatif entre les expositions professionnelles et plusieurlocalisations de cancer (en particulier, des cancers de la vessie liés à lutilisation des colorants). Dans une monographie publiée en 2010, leCentre international de recherche sur le cancer a confirmé que les expositions professionnelles des coiffeurs devaient être considérées commdes cancérogènes probables (classification 2A). Lexposition à des perturbateurs endocriniens est fquente. Elle contribue aux problèmes de sanreproductive (fausses couches, malformations congénitales). Une cente étude publiée aux États-Unis indique que les risques de cancerdu sein sont élevés pour les coiffeuses et les esthéticiennes. Daprès certaines études, ils seraient multipliés par cinq par rapport à lpopulation en général.

Une saga interminable

Contrairement à une idée répandue, il existe une tradition syndicale dans le secteur. Limplantation des syndicats est très variable dun pays à lautre. Dans 17 des 28 pays de lUnion européenne, le secteur "coiffure et esthétique" de la fération syndicale UNI-Europe compte des affiliésToujours au niveau européen, il existe une organisation patronale Coiffure EU avec des affiliés dans 19 pays (auxquels il faut ajouter la Suisse). On notera la dissymétrie. Syndicalement, au niveau européen, le secteur inclut lesthétique (cest-à-dire principalement le personnel dessalons de beauté, des ongleries, de la manucure, etc.). Du côté patronal, le secteur de la beauté est représenté par une organisation au profilbeaucoup plus flou. La CEPEC (Confédération européenne des professionnels de la beauté et des soins cosmétiques) a des affiliés dans neuf paysde lUnion européenne. On y observe un certain mélange des genres : elle représente des instituts de beauté mais aussi des producteurs de mariels ou de produits destinés à des soins esthétiques.

Limplantation syndicale et la couverture du secteur par des conventions collectives varient dun pays à lautre. Mais, au niveau européen, il existedésormais un sysme de relations collectives qui sest consolidé au fil du temps. Suivant les règles européennes, le secteur de la coiffure entreprend les différentes activités qui relèvent du dialogue social sectoriel. Et cest loin dêtre le secteur le moins actif : le sous-secteur de la coiffure est le seul à avoir négocié deux accords-cadres entre 2009 et 2013. Comme les problèmes de santé au travail causent un turn over impressionnant, il est logique que cette question apparaisse comme un enjeu central. À partir de 2000, les organisations syndicales et patronales ont négocié différents instruments. Dans un premier temps, la question des qualifications était au centre des débats (avec la mise en place de sysmes de certification concernant différents niveaux declassification). Dè2005, une convention concernant lutilisation des produits cosmétiques était adoptée. Un accord-cadre de caracre général a été signé en 2009 pouaméliorer les conditions de travail sectorielles. Il portait principalement sur la formation et la certification de celle-ci. Différentes activités menéedans le cadre du dialogue social européen ont aidé à identifier les problèmes de santé et sécurité de la profession et à analyser les expériences positives de prévention dans certains pays. Finalement, e2012, un accord-cadre spécifique sur la santé et la sécurité a été adopté.

Conformément au Traicommunautaire, les organisations signataires demandaient que cet accord soit mis en application à travers undirective comme cela avait éle cas en 2010 dans un autre secteur. Un accord du dialogue social dans le secteur des hôpitaux portait sur lecoupures par objet tranchant. Il avait éconclu le 17 juillet 2009 et une directive reprenant cet accord avait éadoptée le 10 mai 20103. Poupasser dun accord à une directive, sur la base du principe dautonomie des organisations syndicales et patronales, il nappartient à lCommission que de contrôler la représentativides signataires et le fait que laccord ne contient aucune disposition qui serait contraire au droicommunautaire. Ensuite, il revient au Conseil des ministres dadopter la proposition de directive sans pouvoir amender le texte de laccord. Autrement dit, il adopte ou rejette le texte dans son entièreté. Cest une procédure où le Parlement euroen nintervient pas dans la prise dedécision. Il est informé du processus.

Rien dans le Trainautorise la Commission à se prononcer sur lopportuniet le contenu dun accord au-delà du contrôle de sa conformité au droit communautaire. Cela explique loptimisme des signataires qui étaient convaincus quil ne faudrait que quelques mois pour qu’unproposition de directive soit adoptée par la Commission. Les seules inquiétudes concernaient lissue des débats au Conseil.

Tout commence par une fake news”

La demande dadopter une directive sest heurtée à une campagne dune agressiviinouïe. Deux semaines avant que laccord ne soit formellemenconclu, lattaque est partie du Royaume-Uni à linitiative des deux tabloïdes les plus vendus du pays. Le 9 avri2012, le Sun ne fait pas dans la nuance. Cest le nazisme qui revient. Il titre "Hair Hitlers. LUnion européenne réglemente pour interdire aux coiffeuses de porter des anneaux et des hauts talons". Le Daily Mail titre "Les hauts talons devront être raccourcis par de nouvelles propositionde lUnion européenne obligeant les coiffeuses à porter des semelles antidérapantes". Laccord ne disait rien des hauts talons. Il se limitait à formuler deux principes de base de la prévention : que le sol des salons soit équipé de revêtement anti-dérapant et que le personnel porte dechaussures aux semelles anti-dérapantes. Linformation était donc inexacte mais cette campagne de presse navait rien de spontané. Les deux quotidiens reprenaient la même citation du ministre britannique de lEmploi Chris Grayling : "Nous devrions créer des emplois plutôt que lesdétruire. Ce genre de stupidité doit être artée. Cest insensé et je ferai tout pour bloquer cela." À ce stade, il semblait quon était en présencde la énième invention démagogique de la presse de caniveau de Londres mise en action par un ministre en mal de publicité. Le site de la Commission euroenne apporta un démenti le 12 avril 2012. Mais la suite devait réserver des surprises. En novembre 2012, la presse tabloïdanglaise repassait à lattaque et, cette fois, le démenti de la Commission, publié l2 novembre, était moins ferme. Il contenait un double bémol : la Commission na pas encore décidé quelle suite elle donnerait à laccord et elle nreprendra cette proposition que si une évaluation dimpact montre que les bénéfices dépassent les cts et que lintroduction de laccord dans llégislation euroenne ne contrarierait pas les petites entreprises. On était loin dun simple contrôle de la représentativiet de la légalité.

 

Ces réserves indiquaient que laccord – et derrière lui le respect du principe dautonomie des partenaires sociaux que reconnaît le Traité – était pris en otage par la campagne"Better regulation". Dun point de vue pratique, il était évident que le coût des mesures envisagées était largement compensé par la sauvegarde de la vie et de la santé du personnel de la coiffure. Les organisations patronales du secteur en étaient du reste convaincues. Elles tenaient précisément à une directive pour éviter une concurrence sauvage qui tirerait les secteurs vers des conditions de travail encore plus nocives. Etoile de fond, on peut percevoir la pression dautres acteurs : les producteurs de cosmétiques. Ceux-ci ont obtenu une réglementation sur mesure qui leur permet de mettre sur le marché des produits nocifs quand ils sont utilisés en milieu professionnel. Ils ne tiennent absolument pas à ce que le principe de substitutionsoit appliqdans le secteur de la coiffure (voir article p. 24).

Il est vite apparu que lévaluation dimpact nétait qu’un rideau de fumée pour une position politique de la Commission. Avant même den connaître ses résultats, M. Barroso a proclamé quil naccepterait jamais de proposer une directive dans ce domaine. L2 octobre 2013, le président de la Commission déclarait à la télévision allemande ARD quil ny avait aucune raison dadopter des règles euroennes sur les "chaussures des coiffeuses". Lutilisation du féminin trahit ici le dédain : comment lEurope pourrait-elle sabaisser à de telles vétilles. Larrivée de M. Juncker à la tête de la Commission européenne fin 2014 na pas changé la donne. Si le ton est moins agressif, lattitude vis-à-vis de laccord na pas changé. En novembre 2015, une publication grand public de la Commission euroenne faisait sa propre promotion de la campagne "Better regulation". On pouvait y voir un graphique qui caricaturait laccord : une coiffeuse en train de couper les cheveux dun client et, en gros plan à lavant, encore une fois : une chaussure à haut talon. Le tout accompagné dun grand slogan "The EU must not be big on small things" (LUnion européenne ne doit pas être grande sur depetites choses). Est-ce donc une petite chose sil se produit des milliers de cancers évitables et si des dizaines de milliers de personnes quittent chaque année la profession avec de graves problèmes de santé ?

Une version 2.0 de laccord

À la demande de la Commission, les organisations signataires ontdiune nouvelle version de laccord dont chaque phrase a été écrite etenant compte des remarques des services juridiques de la Commission. Ceaccord, adopté en septembre 2016, reprendpour l’essentiel, le contenu de l’accord initial tout en éliminant les formulations qui avaient suscité des réactions hostiles de la Commission.

Vingt mois plus tard, la situation ne sest pas débloquée. Une directive pour protéger la vie et la santé dans le secteur de la coiffure nest paspte à voir le journeuf ans après la signature du premier accord. Organisations syndicales et patronales lancent de nouvelles initiatives dans ledomaine de la santé et de la sécurité. Elles évalueront les résultats et en fonction de ceux-ci, elles envisageront de demander une nouvelle foisladoption dune directive. Dimitris Theodorakis, un des négociateurs dUNI-Europe, affirme : "Nous ne nous attendions pas à tant dacharnement et dhostilité à légard dun accord qui se base sur un principe élémentaire : quon puisse travailler dans ce secteur sans devoir faire le sacrifice de sa santé. Nous poursuivrons nos efforts pour améliorer les conditions de travail à travers des initiatives européennes mais, franchement, pour dnombreux syndicats, cette expérience a été une douche froide."

Si lon cherche à comprendre lacharnement avec lequel la Commission européenne sest opposée à la transformation de laccord en undirective, on peut y voir leffet combiné de quatre éléments. Il y a dabord le sréotype suivant lequel les professions minines seraient moins exposées aux risques professionnels surtout quand elles s’inscrivent dans la continuité dactivités domestiques non rémunérées. Travailler commecoiffeuse a souvenété consicomme un simple emploi dappoint, léger et agréable. Il ne faut pas être psychanalyste pour souonner que la fixation absurde sules hauts talons souligne à quel point la coiffure est associée à une division sexuée du travail. Les hauts talons assument une fonction de symbole. Les coiffeuses doivenrenvoyer à la clienle une image sréotypée de la beauté qui s’inscrit comme une négation debesoins de leur corps dans lactivité réelle dtravail. Les hommes qui sacharnent contre laccord nont jamais fait lexpérience de devoipasser huit heures à travailler debout sur des hauts talons avec de fréquents déplacements sur un sol souvent glissant.

Sajoute la réticence de plusieurs États membres à légard des règles du Traité qui prévoient quun accord collectif sectoriel puisse devenir undirective. Ils y voient une perte de contrôle sur le processus législatif européen. La Commission entendait aussi promouvoir sa campagne "Better regulation" qui vise à réduire le "fardeau" que représenterait la législation sur la santé au travail pour les entreprises.

Le message politique lancé aux acteurs du dialogue social est quils peuvent négociecomme le prévoit le Traité – mais que cela doit rester sous la tutelle de la Commission qui entend garder un contrôle étroit sur ce qui sort de cette négociation. Elle utilise son monopole delinitiative législative comme un instrument de dissuasion. On ne doit pas négliger la pression permanente de l’industrie cosmétique qui refuse dadmettre un contrôle majeur sur sa production. Dès 2007, les organisations patronales et syndicales du secteur de la coiffure avaient manifesté leur volonté de tenir compte réellement de la santé des utilisateurs professionnels avant daccorder une autorisation à des substances utilisées dandes cosmétiques. Cette exigence na malheureusement jamais été intégrée de manre efficace dans la régulation euroenne. Quelles quesoient les causes, le refus arbitraire et labsence totale de transparence de la part de la Commissiolaisseront des traces durables.

Pour en savoir plus

Broughton A. et al. (2014) Improving quality of work and employment in the hairdressing sector : scenarios for social partner cooperation, Dublin, Eurofound.

Degryse C. (2015) Dialogue social sectorieeuropéen : une ombre au tableau ?, Working Pape2015.2, Bruxelles, ETUI.

Maraschin J. (2009) Coiffure et soins de beauté : mobilisation européenne pour la prévention des risques professionnels, Hesamag, 1, 42-45.

EU-OSHA (2014) Occupational health and safety ithe hairdressing sector, Luxembourg, Publications Office of the European Union.

Dossier spécial - Sous le vernis, des professionnels de la beauté en danger ETUI

Table of contents

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