Sans l’accident du 27 avril 2004, Paul François aurait sans doute déroulé sa carrière en bon soldat de l’agro-industrie. À l’époque, cet anonyme, qui allait bientôt devenir le symbole de la lutte contre l’industrie des pesticides en France, n’a pas quarante ans. Il est pourtant déjà à la tête d’une exploitation de 240 hectares. Son profil est en tous points conforme à celui de l’agriculteur modèle de l’après-Seconde Guerre mondiale. Issu d’une famille de céréaliers charentais, proche du puissant syndicat agricole FNSEA, Paul François pratique une agriculture intensive, dépendante de la chimie et capable de produire beaucoup à moindre coût.

"Comme tous ceux de ma génération, et sans même m’en rendre compte, je suis accro aux 'phytos', dont les ventes, qui avaient déjà doublé tous les dix ans entre 1945 et 1985, explosent dans les années 1990", écrit-il dans son livre-témoignage paru fin 2017.

Le jeune agriculteur participe alors volontiers aux journées de formation sponsorisées par les producteurs de "phytosanitaires" – terme imaginé par les industriels pour désigner les pesticides – et ne rechigne pas à accepter leurs cadeaux. Du plus modeste (stylos publicitaires) aux plus appréciables comme lorsqu’il est invité avec 300 collègues au spectacle du Lido de Paris. À l’époque, il apprécie l’appellation d’"agri-manager", – l’inventivité linguistique des industriels est sans limites… – qu’il juge évidemment plus flatteuse que celle de cultivateur et a fortiori de paysan.

S’il a bien expérimenté différentes techniques afin de réduire le recours aux coûteux "phytos", ses motivations sont alors purement économiques, dénuées de la moindre préoccupation sanitaire ou environnementale. Jusqu’à cette journée ensoleillée d’avril 2004.

En ce début de printemps, le soleil tape déjà fort dans le Sud-Ouest. Après avoir aspergé un champ de maïs de Lasso, un herbicide de la firme américaine Monsanto, il abandonne aux rayons UV son énorme pulvérisateur. Quand il reprend ses activités, il le croit vide, ouvre la cuve de 2 500 litres, et plonge sa tête dans le trou béant. C’est alors qu’une chaleur intense lui monte au visage et envahit bientôt tout son corps.

Pris de nausées et de vertiges, ne parvenant plus à parler sans bégayer, il se réfugie dans sa chambre pour se reposer. Comme les symptômes ne disparaissent pas, son épouse, infirmière de formation, le conduit aux urgences.

Il croit au malaise passager, et ne s’imagine pas alors que cet incident va chambouler sa vie, pour le pire et le meilleur. Le pire, ce sont ces épisodes d’intenses maux de tête qui, quatorze ans après l’intoxication, continuent à le clouer au lit plusieurs jours par mois. Les maux physiques provoqués par les maladies chroniques, on parvient à vivre avec, à s’en accommoder. Les séquelles mentales sont plus compliquées à dompter.

Parallèlement à son combat pour recouvrer la santé et poursuivre son activité professionnelle, Paul François va devoir batailler avec le monde médical, les organismes assureurs et évidemment Monsanto pour faire reconnaître sa maladie. Les premiers examens médicaux, notamment une IRM, ne montrent rien d’anormal. Les médecins mettent ses crises chroniques sur le compte du surmenage, du stress. Ce n’est qu’en janvier 2005 qu’un électroencéphalogramme révèle des "anomalies neurologiques".

"Je ne suis donc pas fou", écrit-il, soulagé après qu’un médecin ait même insinué qu’il sniffait du Lasso. Il n’aura dès lors plus qu’une obsession : mettre au jour les preuves scientifiques du lien entre le Lasso et ses problèmes de santé.

Il fait connaissance avec deux toxicologues, André Picot et Henri Pézerat, qui l’aident à démêler l’écheveau : le Lasso contient 43 % d’alachlore, qui agit comme un désherbant, mais aussi un solvant, le monochlorobenzène. Les scientifiques émettent l’hypothèse que ses crises correspondent à des épisodes d’élimination tantôt du solvant tantôt du désherbant.

En février 2012, Paul François obtient une première victoire quand un tribunal de Lyon reconnaît la responsabilité de Monsanto dans son intoxication. Monsanto va en appel, et maintient encore aujourd’hui cette stratégie, mais l’obstiné Charentais a jusqu’à présent tenu bon.

L’intérêt de son livre réside moins dans ses révélations sur les pressions exercées par la multinationale, peu surprenantes depuis la multiplication ces dernières années d’enquêtes journalistiques sur la firme de Saint-Louis, que dans la relation d’un parcours singulier. L’agriculteur n’évacue pas ses propres contradictions : comme bon nombre de familles de cultivateurs, la famille François vote à droite et a longtemps jeté un regard au mieux ironique sur les adeptes de l’agriculture biologique. Alors qu’il mène un combat contre l’industrie "phyto", le céréalier continue à utiliser des pesticides dans son exploitation.

"Mais papa ! Tu te bats contre Monsanto et puis tu continues la chimie…", lui assènent un jour ses deux filles. Ses rencontres avec des militants associatifs et surtout des agriculteurs alternatifs, qui lui démontrent que le bio est économiquement viable, le convainquent de convertir une partie de son exploitation au bio.

"Je ne suis plus un agri-manager, je suis redevenu un paysan (…) un mot dont je n’ai jamais autant goûté la noblesse", conclut-il, enfin serein avec lui-même.

Un paysan contre Monsanto. Paul François (avec Anne-Laure Barret), éditions Fayard, 2017, 277 p.

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