De nombreuses substances chimiques sont des perturbateurs endocriniens. Ces substances modifient la production des hormones qui sont des messagers chimiques coordonnant différentes fonctions dans le corps humain. Stéphane Horel propose une métaphore éclairante : ce sont "les minuscules cambrioleurs de l’intime". La quantité d’articles qui les contiennent connaît une croissance exponentielle. La liste semble infinie: des cosmétiques aux pesticides, en passant par des biberons et des objets apparemment insoupçonnables comme les tickets de caisse. Avec de multiples et graves conséquences sanitaires : diabète, baisse de la qualité du sperme, troubles du développement comme l’autisme, cancers du sein et de la prostate, etc.

Journaliste et documentariste, Stéphane Horel connaît bien ce qu’elle appelle la "bulle bruxelloise", ce petit monde où fonctionnaires de la Commission européenne et lobbyistes se côtoient quotidiennement et élaborent l’essentiel des législations européennes. Fourmillant de détails, s’appuyant sur une documentation abondante, son livre montre à quel point ce pouvoir échappe au contrôle démocratique.

L’enquête commence en 2009. Adopté en 2006, REACH, le règlement européen sur les produits chimiques, ne contient pas de définition des perturbateurs endocriniens. Dans la foulée de REACH, de nouvelles réglementations voient le jour. Elles concernent les pesticides, les biocides et les cosmétiques, des produits qui contiennent de nombreuses molécules que l’on soupçonne d’interférer avec nos hormones. Sous la pression du Parlement européen, la Commission est tenue d’élaborer une définition des perturbateurs endocriniens avant décembre 2013. Sans cette définition, les mécanismes de régulation mis en place restent inopérants.

Au sein de la Commission, il n’y a pas d’approche unanime. La Direction générale (DG) Environnement est favorable à une définition basée sur des critères scientifiques et entend consacrer le principe de précaution. La DG Santé, très perméable aux influences des lobbys industriels, cherche à conquérir des espaces nouveaux au sein de la bureaucratie communautaire. Elle peut s’appuyer sur les gouvernements britannique et allemand ainsi que sur l’Agence européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA) qui entretient une relation symbiotique avec les producteurs de pesticides.

L’élaboration des critères scientifiques est confiée à une équipe dirigée par un des meilleurs spécialistes des perturbateurs endocriniens, le professeur Andreas Kortenkamp. Les conclusions du rapport publié début 2012 suscitent la panique parmi les industriels. Une contre-offensive est rapidement lancée par l’organisation des fabricants de pesticides (ECPA, Association européenne pour la protection des récoltes) et de multiples organisations patronales des secteurs intéressés. Quelques multinationales comme Bayer, BASF et Syngenta interviennent avec force. L’objectif est de contourner la DG Environnement. Il faut donc s’adresser au cœur du pouvoir, le cercle rapproché du Président de la Commission, M. Barroso. Les industriels peuvent compter sur sa conseillère en chef pour les sciences, Ann Glover, et la secrétaire générale de la Commission, Catherine Day. On enrôle quelques scientifiques. À l’été 2013, 14 revues scientifiques publient un éditorial commun pour décrédibiliser le rapport Kortenkamp. Dix-sept des dix-huit éditorialistes sont liés à l’industrie.

L’objectif de l’industrie est de se débarrasser du principe de précaution. Elle veut que la définition des perturbateurs endocriniens ne repose pas sur les propriétés intrinsèques de ces substances. Elle propose ce qu’elle appelle un critère de "puissance" pour retarder indéfiniment des mesures de prévention. Comme il est impossible de mesurer avec précision ce "critère de puissance", on pourrait maintenir sur le marché la majorité des perturbateurs endocriniens pour lesquels il n’existe pas encore d’études approfondies.

L’enquête détaille manœuvres, alliances et coups bas qui permettent aux producteurs de perturbateurs endocriniens de prendre le dessus. La Commission décide délibérément de violer ses propres obligations légales. Elle n’élabore pas de définition des perturbateurs endocriniens. Elle lance une étude d’impact. Comme si de graves atteintes à la santé humaine pouvaient être tolérées sous prétexte qu’elles génèrent des bénéfices pour les entreprises.

Automne 2014. La formation de la nouvelle Commission européenne présidée par M. Juncker consacre la victoire des lobbys industriels. La DG Environnement se voit retirer des dossiers essentiels. Les compétences de la DG Santé sont renforcées. La nouvelle Commission assume sans état d’âme qu’elle peut violer le droit communautaire pour satisfaire l’industrie. Stéphane Horel conclut sobrement: "Le problème du lobbying, ce n’est pas que l’industrie défende ses intérêts. C’est que la puissance publique ne préserve pas l’intégrité de ses décisions."

On peut lire ce livre comme un roman policier. C’est une qualité appréciable que d’avoir analysé la symbiose entre les lobbyistes et les eurocrates en suivant, jour après jour, un dossier concret. Le travail atteint une profondeur que beaucoup d’ouvrages savants de sciences politiques pourraient lui envier. Il décrypte l’essence de ce que le jargon communautaire appelle "Better Regulation" ("Meilleure réglementation"). Si les rouages de la décision politique peuvent être abordés avec des techniques d’enquête criminelle, cela ne signifie-t-il pas que la même brutalité cynique, la même indifférence à l’égard de la souffrance humaine pourraient être des valeurs partagées par les élites économiques, politiques et par le milieu du crime ?

Perturbateurs endocriniens, lobbyistes et eurocrates : une bataille d’influence contre la santé. Stéphane Horel Éditions La Découverte, 2015

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